Vers la maison jaune
Vers la maison jaune
Fin de matinée du 20 février 1888, Vincent glisse sous la
faible clarté de cette froide
journée. Sur la plaine, au loin,
au-dessous des nuages, des corbeaux égarés errent, affamés de lumière et de charognes. L’homme
avance d’un pas chaloupé de marin qu’il n’est pas. Ses godillots mal ferrés,
humides et souillés de peinture
claquent sur le chemin désert et silencieux. Il avance rapidement et sa
silhouette légèrement voûtée se profile devant un chiche décor d’arbres
dénudés. Il est modestement vêtu d’une veste de velours noir et d’un
pantalon de drap déchiré au genou. Son visage est caché par un curieux chapeau
de paille hors saison. Il fume une vieille pipe en bruyère au tuyau faiblement
recourbé.
Petit à petit les ruelles apparaissent, bordées de discrètes
chaumières. Vincent est inquiet : Ce nouveau lieu va t-il
l’inspirer ? Ses paysages
seront-ils propices à la création ?
« -Ah ! Vanité des
vanités ! » Crache l’homme en hollandais… Surgissant de nulle part,
un chien jaillit, roux, hirsute, méchant, Vincent agite son chapeau, brandit sa
canne. Le roquet s’enfuit en aboyant. La vie est absurde et désobligeante observe le chemineau, les rues sont
si belles pourtant et les paysages entrevus au-delà des ruelles, bien qu’enneigés
aujourd’hui, promettent tant de beautés à peindre. « Pays dont j’ai tant rêvé
au temps des mangeurs de pomme de
terre », se dit l’artiste qui continue
d’avancer.
Tandis que le soleil insiste
à bouder, la rue de la Cavalerie se révèle enfin. C’est au 30, se rappelle Vincent,
un hôtel-restaurant, chez Carrel. Le
quartier des maisons closes d’Arles est bien triste et sur le pavé peint de neige sale
personne n’attend le client. « Trop tôt ! » raisonne le peintre
en actionnant le heurtoir d’une porte qui fût neuve au temps jadis. Bien vite
un homme se montre, souriant. Vincent le reconnais, c’est bien son ami Christian
Vilhelm Mourier-Petersen, l’artiste peintre Danois. Il est vêtu d’une blouse de
bouvier bleue et d’un pantalon de velours marron, il a un mouchoir rouge noué
autour de son cou et des bottines en cuir aux pieds. Il tend à Vincent une main
maculée de tâches de peinture où le rouge et le jaune dominent.
« Salut Van Gogh, dit l’homme, je t’attendais. »
05 septembre 2018
Christian ALLE



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